Confinés plus longtemps que Noé !

 

« Qu’exulte tout l’univers » ! Ce chant de joie pascale a eu du mal à franchir l’espace des smartphones, alors que nous sommes entrés dans une vie centrée sur la sécurité sanitaire et l’expression de soi dans les échanges des réseaux sociaux. S’exprimer pour ne pas trop tourner en rond dans une tête qui a parfois négligé le temps de la réflexion. La foi est aussi cette capacité à nous sortir de nous mêmes pour nous rendre attentifs aux autres et à l’Autre, pour nous rendre disponibles et à l’écoute. C’est aussi pour cela qu’il faudra sortir de l’arche !

 

En effet, nous venons de vivre une vraie quarantaine en étant préoccupés de nos trois repas quotidiens, des risques à prendre pour tous ceux (et celles) qui devaient poursuivre leur travail (et certains sont même devenus des héros !), à l’écoute attentive de toutes les nouvelles. Nous avons été abreuvés de discours scientifiques parfois contradictoires, mais une fois de plus « science sans conscience… ». Il ne suffit pas de savoir, il faut (y) croire pour vivre et risquer une existence.

 

Comme Noé, nous avons le pressentiment, et on nous l’a dit officiellement, que nous allons pouvoir sortir de l’arche, notre espace confiné, le 11 mai. Certains nous ont dit que ce ne serait plus comme avant et nous ne savons pas s’il faut vraiment y croire. Combien vont, après ce temps de privation, continuer de vivre dans une réelle sobriété, dans une nouvelle hiérarchie de valeurs ? Sur quel point concret ai-je envie de changer d’habitudes pour mieux respecter les autres, la nature et même la planète (au passage, je pense utile de lire ou relire l’encyclique du pape François « Laudato si »).

 

Et après … nous allons reprendre le travail dans un monde qui aura laissé sur le bord du chemin tant de personnes sans ressources. Nous allons sans doute oublier combien ce confinement a manifesté les profondes inégalités qui traversent nos sociétés. Saurons-nous poursuivre ces merveilleux gestes de solidarité dans la proximité ? Aurons-nous acquis de nouveaux réflexes de consommation, en oubliant une part du superficiel ? Poursuivrons-nous les réflexions commencées sur le sens profond de nos vies ?

 

Le maître mot des temps à venir sera la distanciation sociale. Nécessité de se protéger en protégeant les autres. Comment se faire proches en respectant les « gestes barrières » ? Comment entrer en relation et ne pas seulement communiquer, en particulier avec les plus fragiles ? Je conçois facilement la distance dans l’espace public mais je l’imagine mal dans ce qui se joue de fraternité dans nos rencontres, nos réunions, et nos assemblées. Cet isolement « nécessaire » heurte un légitime désir d’empathie. Nous savons tous que les sens tissent les liens et en particulier le toucher…

 

Nous allons avancer « masqués » et pour la plupart « non immunisés ». Avancer pour vivre et profiter du printemps où tout bourgeonne et éclate de potentialité. La nature, comme la liturgie nous appelle à vivre par-delà nos ressentis et nos inquiétudes. Les textes de ce temps pascal nous invitent à nous lever de nos tombeaux, à entrer dans la joie du ressuscité, à avoir l’audace des premiers disciples. En Eglise, nous ne célébrons pas nos sentiments, mais nous entrons, par les célébrations, dans les sentiments de Celui qui nous a aimés à en mourir.

 

Comme beaucoup, je suis depuis quarante jours dans la communion de désir. J’attends avec impatience de pouvoir célébrer, en communauté rassemblée, la grâce vivifiante de Dieu. Je médite les textes de l’Ecriture proposés par la liturgie (pour justement me sortir de ma zone de confort et m’ouvrir à l’altérité). Cette longue période de jeûne aura creusé en beaucoup – je l’espère – une soif spirituelle, une communion dans l’adversité. Les baptêmes et les mariages ont pu être reportés…mais pas les deuils !  Il nous faudra garder la mémoire vivante de ceux qui nous auront quittés sans paroles et sans gestes rituels. Il nous faudra être attentifs à bien des nœuds ( des culpabilités) dans le cœur de ceux qui ne peuvent se satisfaire de « tourner la page ».

 

Je vous avais invité à le méditer devant le mystère de la croix, mais le Dieu de notre foi n’est pas spectateur de l’homme affronté au malheur. Il ne cherche pas à nous éprouver pour calculer notre capacité de résistance ! Il n’est pas, non plus, celui qui, par sa toute-puissance, viendrait tout bousculer à notre demande. Le Dieu de Jésus-Christ souffre dans et avec ceux qui souffrent, de même Il sauve avec et par tous ceux qui risquent leur vie pour que d’autres vivent. Cette épreuve est aussi une invitation à « purifier » notre foi.

 

Après un message de carême, puis un message en semaine sainte, je voulais pouvoir partager ces réflexions nées à la croisée de ma foi et de ma mission auprès des plus vulnérables, qui sont de notre « maison commune » et sont embarqués, avec moi, dans cette arche sanitaire qui me conduit comme les autres à m’isoler, avec un fort désir de relations !

 

 

                                                                                  Jean Marie Onfray, le 24 avril 2020