Le difficile passage du domicile à l’institution

       

Intervention du Père Jean Marie ONFRAY, du 12 novembre 2019
Notre réflexion porte sur les personnes âgées et même très âgées. Nous avons du mal à les nommer : anciens, vieux, séniors, troisième âge, personnes âgées, le grand âge, les ainés… Nous avons du mal avec le grand âge et nos expressions nous trahissent : « Il ne fait pas son âge ! …. Il faut faire jeune ! Il n’y a que des vieux ! Le nécessaire rajeunissement de nos équipes… » En Pastorale de la santé notre préoccupation est celle des plus de 85 ans. D’ici 2040, la population française va augmenter de 7% et celle des plus de 85 ans de 74% !
Ce grand âge est celui des pertes, qui ont commencé bien avant ! Comment parlons-nous de ces pertes (pour nous-mêmes) ? Ces altérations du corps et de l’esprit, ce dépouillement. Je constate le grand pessimisme de certaines analyses au sujet de l’isolement, de la mort sociale et ecclésiale. Nous sommes dans un monde de performances !
Nous avons connu une évolution législative depuis 1945… jusqu’à la loi d’adaptation de la société au vieillissement, avec projet de loi « Grand Âge et autonomie » Le rapport Laroque (1962) a commencé une vraie politique d’aide au maintien à domicile… Question de la dépendance comme 5ème branche de la sécurité sociale … Quels moyens financiers mettre en oeuvre pour accompagner la dépendance ? Nous avons là un enjeu politique et économique central
Or le vieillissement (ou du moins sa perception) est « un privilège réservé aux humains » (Olivier de Ladoucette). L’être humain à conscience de soi, de sa dignité. Nous nous projetons facilement dans l’autre. Mais quelle conception avons-nous de la dignité ? Celle qui se voit, se gagne et se perd … ou la dignité intrinsèque à chaque être humain. P Ricoeur : « la réciprocité institue l’autre comme mon semblable et moi-même comme le semblable de l’autre ». La conscience de soi est aussi conscience de sa finitude (et donc de la mort). Comment en parlons-nous, nous qui allons à sa rencontre ches des personnes en fin de vie ?
 1- La grande dépendance (opposée à l’indispensable autonomie)
La dépendance ne signifie pas toujours la perte d’autonomie. L’autonomie d’une personne âgée dépendante est compatible avec le réseau d’interdépendances dans lequel elle se situe. Devenue objet de soins, la personne dépendante, voire démente demeure de manière absolue un sujet humain : de cela nous devons être témoins. Cette approche de la dépendance ne doit pas nous faire oublier la situation actuelle en France : * Un faible nombre de personnes (15 %) vivent jusqu’à la mort de manière totalement indépendante, * Un faible nombre de personnes (entre 10 et 15 %) vivent pendant plusieurs années en situation de dépendance, nécessitant l’aide d’un tiers pour une ou plusieurs activités essentielles de la vie quotidienne. * Environ 35 % des personnes vont vivre jusqu’à leur mort en situation de fragilité (besoin d’aide pour quelques activités). * Environ 35 % des personnes vivent en situation de fragilité puis pendant un temps bref en situation de dépendance.
* les personnes âgées dépendantes vivent très majoritairement (61 %) à domicile (24%
seules et 37 % en famille) et 39 % en institution. C’est au-delà de 92 ans, que les
bénéficiaires de l’A.P.A. vivent majoritairement en établissement.
Présence en UPHV et même en EHPAD de personnes handicapées vieillissantes (50 –
60 ans)
  2- EHPAD – Un secteur en souffrance
752 000 résidents dans 10 000 lieux
On entre de plus en plus tard en institution (85 – 87 ans)
Temps moyen de séjour 2 ans, 2 ans et demi
Il est préférable d’avoir anticipé… (mis des mots)
Avec des manque d’autonomie plus forts (GIR 3, 2 et 1)
La moitié des résidents sont en GIR 1 et 2
93% ont besoin d’aide pour la toilette, 86% pour s’habiller, 70% pour s’alimenter
On est passé d’un lieu de vie dans lequel on soigne à un lieu de soins dans lequel
on vit…
Sous-effectif et conditions de travail
500 000 personnes (429 800 ETP) femmes 87%
Absentéisme (+10%) accidents du travail x 2 Recrutement difficile
Arrivée d’une infirmière de nuit !
Une certaine maltraitance institutionnelle
Une tarification kafkaïenne
Assurance maladie pour les soins (dotation globale ARS)
APA département pour la dépendance
A charge ou aide sociale pour l’hébergement
Inégalités territoriales
Reste à charge important (baisse des aides sociales)
 3 – Un projet de vie personnalisée
Il est obligatoire pour chaque résident) Tenir compte des désirs de la personne
Prise en compte du parcours de soins
Pour le croyant : figure d’Abraham : « Quitte ton pays »
Un chemin de renoncement et de pauvreté ( et même de décroissance) mais aussi un
chemin d’humanité.
Vivre le présent comme don de Dieu (un présent). Une manière d’être !
Le poids du réel : la souffrance (Denis Vasse)
Plus rien n’est comme avant ! Nous devons accepter le temps d’adaptation !
La souffrance doit être écoutée …y compris dans le désir de mourir !
OEdipe (Sophocle) « C’est lorsque je ne suis plus rien que je deviens vraiment un
homme »
Le Dieu biblique vient couvrir notre honte (Anne Lécu) Respect, pudeur…
Attention aux restes d’une éducation névrotique (rendre des comptes devant un Dieu
juge)… apaiser les consciences trop scrupuleuses.
Sauvegarder le sujet
ne pas le laisser « objet de soins » … Y compris dans curatelle et tutelle
Le regard que je porte sur l’humanité de l’autre …réciprocité
Le sujet s’expose (existe) dans la relation
Importance du maintien des liens familiaux (dans des conditions non évidentes)
Comment respecter la volonté du ^patient ? Refus d’alimentation … (quelle liberté)
Un chemin de sainteté (cf Gaudete et exsultate )
La classe moyenne de la sainteté…la sainteté de la porte d’à côté
Laissez de la place à Dieu, quand l’heure n’est plus aux grands projets
Le temps du rendre grâce !
La dépendance comme chance de la relation (Eph 5)
le beau dialogue entre Jésus et Nicodème … renaître (Jn 3)
2 Co 4 « Même si en nous, l’homme extérieur se dégrade, l’homme intérieur se
renouvelle chaque jour »
 4- Pour une spiritualité du quatrième âge
Faire retour sur soi (effet rétroviseur)
Pouvoir évoquer (relire) les grandes étapes de sa vie L’unité d’un homme…
S’inscrire dans une histoire familiale avec joies et peines (contenus traumatiques et
idéalisés du moi)
Transmettre des cadeaux plutôt que des fardeaux
Développer une certaine sagesse (tout est accompli’ Jn 19, 30
Quelques pistes
S’étonner de ce que l’on peut encore faire
Goûter l’instant présent (carpe diem) …savoir sourire…
Rendre grâce pour les petits détails de l’existence (cultiver la joie du merci)
Porter dans la prière les êtres qui nous sont chers
Ne pas prendre goût aux remarques pessimistes (le temps, la nourriture, notre époque)
Accepter de passer du temps à sommeiller (Dieu comble son Bien Aimé quand il dort)
Repérer une qualité chez les personnes que l’on côtoie journellement
Consentir à mourir le moment venu
On dit que philosopher, c’est apprendre à mourir !
La mort est devenue tabou en particulier pour les baby boomers…
Dans la tête des gens, la bonne mort est celle que l’on ne voit pas venir
Je pense que la mort suppose une préparation…et pas seulement pour les questions financières. Nous pensons la mort comme un vide (d’où l’angoisse)
Souvent les personnes sont envoyées à l’hôpital pour mourir (59%)